Les projets d’offshoring, ou délocalisation, reposent souvent sur une vision partielle des coûts. Nos expert·es vous aident à comprendre les biais méthodologiques sous-tendant ce type de projet et quels en sont les impacts économiques.
L’offshoring des fonctions support consiste à délocaliser tout ou partie des services support d’une entreprise (comptabilité, RH, informatique…) dans des pays à bas coût de main-d’œuvre, généralement dans des centres de services partagés (CSP). Les entreprises y recourent parce qu’elles pensent pouvoir dégager des bénéfices de court terme – par la réduction des coûts, l’amélioration de leurs marges et la génération rapide de cash. Elles pensent ainsi rassurer investisseurs et marchés financiers, en faisant valoir un prompt retour sur investissement.
Une analyse récente menée par nos experts Syndex montre que les directions ne tiennent généralement compte que des coûts directement identifiables et « budgétisables » – par exemple, les coûts salariaux ou encore les investissements informatiques rattachés au projet.
Elles occultent cependant un large périmètre de coûts également générés par le projet, des coûts indirects, plus diffus, moins visibles sur le plan comptable. De nature diverse, ces coûts peuvent être liés à :
- l’augmentation du temps managérial mobilisé et la surcoordination (multiplication des réunions, du reporting…) ;
- la désorganisation des processus ;
- la hausse de la non‑qualité, générant davantage de contrôles et obligeant les équipes du pays d’origine à réaliser de multiples corrections ;
- l’inflation salariale différentielle (autrement dit, le fait que l’inflation des salaires est plus rapide dans le pays de destination, dégradant assez vite l’avantage salarial initial) ;
- le turn-over élevé dans le pays de destination (lié entre autres à une forte concurrence entre CSP induisant des pratiques de débauchage), augmentant notamment les coûts de formation des salariés nouvellement embauchés ;
- la dégradation des conditions de travail des équipes du pays d’origine (due notamment au fait qu’elles doivent absorber les frictions générées par ce type d’organisation), ce qui favorise l’absentéisme et le turn-over ;
- le risque géopolitique, pouvant peser sur la continuité de l’activité ;
- le risque réputationnel, pouvant éroder l’image et l’attractivité de l’entreprise, ternir l’acceptabilité sociale et complexifier une éventuelle relocalisation.
Les directions avancent fréquemment que ces coûts « cachés » seraient trop difficiles à mesurer ou impossibles à chiffrer de manière fiable. Cette affirmation mérite d’être nuancée : s’il est vrai que ces coûts ne sont pas directement observables comptablement, ils sont néanmoins estimables par des hypothèses relativement robustes (taux de turn-over, inflation salariale différentielle, temps non productif, surcontrôle, retards, absentéisme).
L’absence de chiffrage relève donc moins d’une impossibilité méthodologique que d’un choix de périmètre d’analyse, qui conduit mécaniquement à invisibiliser ces coûts dans le débat décisionnel. Ainsi, parce qu’un large périmètre de coûts pourtant bien réels est occulté, le retour sur investissement attendu d’un tel projet apparaît biaisé, faussement rapide, calculé uniquement pour servir la communication de l’entreprise.
Le nearshoring constitue une sorte d’alternative intermédiaire entre offshoring et organisation locale car, si des services sont bien délocalisés, ils le sont dans des pays plus proches.
En Europe, les pays concernés (Europe de l’Est et du Sud, Maghreb) offrent généralement une meilleure proximité culturelle et linguistique ainsi qu’un alignement réglementaire partiel, réduisant certains coûts de coordination et de non‑qualité observés dans l’offshoring lointain. Ils permettent également un décalage horaire réduit et une interaction plus fluide avec les équipes centrales.
Toutefois, cette proximité s’accompagne d’une différence de coûts salariaux plus limitée et d’un vivier de compétences moins extensif que dans les grandes zones d’offshoring asiatique. Le nearshoring ne reproduit donc pas les économies d’échelle recherchées dans les modèles offshore, mais vise principalement à réduire certains coûts cachés, sans les éliminer totalement.
En revanche, il n’annule ni les effets structurels du modèle des CSP ni ses dynamiques de long terme : la standardisation reste nécessaire, le turn-over demeure élevé du fait de la concurrence entre centres, les tensions sur le marché local du travail tirent les salaires vers le haut et l’avantage coût tend à s’éroder.
Ainsi, le nearshoring ne constitue pas une alternative « neutre » ou durable à l’offshoring, mais un arbitrage différent entre coûts apparents, complexité organisationnelle et risques économiques.
L’IA transforme l’économie des fonctions support en éliminant prioritairement les tâches répétitives et standardisées. Le volume de travail humain délocalisable diminue, tandis que les activités résiduelles deviennent plus complexes, plus contextualisées et plus dépendantes du jugement métier. Cette transformation renchérit la valeur des compétences clés, accroît la sensibilité au turnover et augmente le coût des erreurs.
Dans ce contexte, les fondements économiques des CSP et de l’offshoring – volumes élevés, standardisation rigide et main-d’œuvre interchangeable – sont directement remis en cause. À moyen terme, l’IA pourrait rendre ainsi plus pertinentes des organisations plus proches des métiers, plus stables et moins distribuées, au détriment des modèles de CSP/offshoring dont l’avantage économique tend à s’éroder.